Les entreprises américaines, des acteurs économiques et politiques

par | Avr 10, 2018 | billet | 0 commentaires

Cet article résume l’intervention que j’ai donnée lors du 10e Festival de Géopolitique de Grenoble. L’édition 2018 avait pour thème « Un 21e siècle américain ? ».

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Le rôle politique et économique joué par les entreprises américaines n’est pas la simple conséquence du poids des États-Unis dans le monde. Cette explication, trop souvent avancée, s’avère bien trop réductrice. Elles sont à la fois les promotrices et les bénéficiaires d’un écosystème économique et culturel présent sur l’ensemble du territoire américain.

Décryptage en 4 éléments clefs permettant de comprendre la façon dont ces sociétés s’organisent pour faire avancer leurs priorités, comment elles anticipent et imaginent de nouveaux marchés ou… font dérailler leurs concurrents :

  • un maillage d’organisations d’influence
  • des financements hors norme
  • une vision industrielle
  • l’arme juridique

Le premier élément est organisationnel et permet de revenir sur une première idée fausse : les entreprises américaines ne seraient mues que par le court-terme. Certes, cette temporalité est omniprésente, mais elle se combine en parallèle avec une autre réalité qui fait la part belle au long terme : ces acteurs financent des structures chargées de réfléchir et d’identifier les enjeux futurs. C’est le terrain de jeu des think tanks, des fondations, des chambres de commerce… Un écosystème dont la finalité est d’analyser une grande variété de sujets (économie, relations internationales, diplomatie économique, climat, innovation…) et dont l’influence se fait sentir non seulement à l’échelon fédéral à Washington, mais également au niveau des États fédérés. Un aspect également sous-estimé dans une France encore marquée par sa culture jacobine. Une influence qui résulte notamment du système politique américain marqué la pratique du spoil system et de sa conséquence le revolving door.

Le deuxième aspect est financier. Ces structures sont le plus souvent des organisations 501c. Elles bénéficient à ce titre d’exemptions fiscales et permettent à leurs donateurs des déductions d’impôts. Les États-Unis comptent plus de 50 fondations disposant d’actifs supérieurs à 1 milliard de dollars et procédant à plus de 100 millions de dollars de dons par an (source : Foundation Center). Pour autant, la motivation n’est pas uniquement fiscale, mais également liée à une spécificité culturelle. Le secteur bénévole joue un rôle clef dans l’économie américaine aux côtés des secteurs public et privé (qui vient palier notamment l’absence de redistribution comme en Europe). Ce système n’est toutefois pas à l’abri de critiques. Les sommes record dépensées en lobbying minent le fonctionnement des institutions américaines.

Le troisième élément est industriel. L’image de l’adolescent créant dans un garage une entreprise (de préférence disruptive) perdure, mais est terriblement réductrice. Si l’esprit entrepreneurial est une réalité indiscutable, l’implication des structures fédérales dans l’essor de startups ne doit pas être minorée (Space X et les contrats de la NASA). Elle démontre surtout à quel point cette imbrication est l’expression d’une stratégie économique qui concrétise la capacité des autorités du pays à non seulement savoir basculer de la recherche fondamentale, notamment militaire, vers les applications civiles, mais également à accorder leur confiance à des sociétés qui ont encore tout à prouver. Résultat : c’est bien souvent aux États-Unis que de nouvelles industries se créent, que de nouveaux marchés se conçoivent et que de nouvelles règles s’élaborent… qu’il est difficile ensuite d’amender, à l’image des batailles menées au sein de l’ICANN pour faire sortir l’Internet du contrôle du Département du commerce. Là où les autres économies créent des entreprises, les États-Unis construisent l’architecture qui va avec permettant à leurs acteurs économiques de jouer un rôle pionnier… et politique.

Le quatrième point est juridique. Il s’exprime à travers un principe – la liberté économique ou d’entreprendre (droit de la concurrence) – et deux barrières de protection : la première, le Foreign Corrupt Practices Act (politique anti-corruption et compliance, respect des législations) et la seconde, la notion de sécurité nationale et le rôle clef du CFIUS (Committee on Foreign Investment in the United States). Il est important d’avoir cela en tête lorsque l’on pense aux affaires dont l’impact médiatique est inversement proportionnel à leur nombre. Leur point commun ? La convergence entre les intérêts stratégiques d’une entreprise américaine et les enjeux de sécurité nationale (concept d’ailleurs rarement défini) défendus par les autorités fédérales. Cette situation contribue à transformer une situation concurrentielle en un rapport de force diplomatico-économique, avec à la clef la déstabilisation d’un acteur, une opération de rachat ou de lourdes sanctions pénales (effet extraterritorial de la loi américaine). Au lieu d’invoquer comme souvent en France un « complot » ( !), il s’agit pour l’Union européennes et les pays membres d’articuler une réponse et de relever le défi face à une stratégie américaine clairement assumée et à l’œuvre depuis la présidence Clinton faisant du droit un redoutable outil de puissance.

Au final, si tout cela n’assure pas une réussite systématique, il ressort de ces quatre éléments un dispositif organisationnel, financier, culturel et juridique sur lequel les entreprises américaines s’appuient pour orienter les réflexions, anticiper des choix, fixer le cap facilitant l’instauration de nouveaux rapports de force. En ce sens, elles sont bien des acteurs économiques et politiques.